Le sarkozysme à visage hertzien

Le sarkozysme à visage hertzien

Libération, no. 8571
Rebonds, mardi 25 novembre 2008, p. 37

Jean-Louis Bessis, avocat, professeur des universités.

La réforme de l’audiovisuel public continue de faire grand bruit. Pourtant, Nicolas Sarkozy ne fait rien d’autre que poursuivre et parachever ce qu’avait initié Jacques Chirac en 1986 : la consolidation d’empires audiovisuels privés et l’érosion organisée de la télévision publique. S’il est un domaine où la droite aura fait preuve, depuis 1986, de cohérence, de continuité et d’une redoutable efficacité, c’est bien l’audiovisuel.
Mars 1986. Après une parenthèse de cinq ans, la droite revient au pouvoir. La gauche a libéralisé l’audiovisuel, mais sans avoir su mettre en place les nécessaires antidotes. Pire : à quelques mois d’une défaite annoncée, François Mitterrand a octroyé, dans la précipitation, la cinquième chaîne à des amis politiques (Antoine Riboud et Jérôme Seydoux, épaulés par l’ineffable Silvio Berlusconi) et la cinquième chaîne à Publicis, contrôlée par le beau-père de Robert Badinter.
Le Chirac qui s’installe à Matignon en 1986 n’a rien à envier au Sarkozy d’aujourd’hui. Energique, déterminé, il entreprend, au pas de charge, de remettre à plat le paysage audiovisuel légué par la gauche. A marche forcée, mais avec méthode. Avec un sens aigu du temps politique et de l’urgence : il n’a que deux ans pour agir, avec l’appréhension d’une défaite en 1988.
Eté 1986, François Léotard à la Culture, épaulé à la Communication par Philippe de Villiers, révoque les contrats de concession octroyés par François Mitterrand (la Cinq et TV6) et met en chantier la future loi du 30 septembre 1986. Au coeur de cette loi : la privatisation de TF1. Objectif affiché : réduire le service public (jusqu’à le rebaptiser «secteur public») en l’amputant de son fleuron, et assurer la prépondérance du secteur privé. Un sens aigu du calendrier : avant de réattribuer les concessions révoquées et d’engager la privatisation de TF1, Jacques Chirac prend soin de se doter d’une autorité de régulation totalement dévouée. Ce sera la CNCL. On la compose de manière à garantir une majorité de droite écrasante. Assez peu soucieuse de légitimité, elle est en service commandé : faire vite main basse sur les ondes en saturant le spectre hertzien au profit de personnes sûres. La CNCL redistribue la quasi-totalité des fréquences radio à des amis. Elle octroie sans ciller la cinquième chaîne au groupe Hersant, la sixième à la Lyonnaise des eaux, dirigée par l’ex-secrétaire général du RPR, Jérôme Monod, et TF1 au groupe Bouygues.
De 1988 à 1993, la gauche n’entreprend pas grand-chose en matière audiovisuelle, sinon le remplacement de la CNCL par un CSA que François Mitterrand composera de manière telle qu’il basculera à droite. Rapidement et durablement. Elle renonce à renationaliser TF1.
Mars 1993. Deuxième cohabitation. La droite reprend le chantier momentanément suspendu. Les autorisations d’émettre accordées par la défunte CNCL vont expirer, notamment celle de TF1. Il convient à tout prix d’éviter de voir un CSA qui n’a pas encore basculé à droite lancer un appel à candidatures pour les fréquences disponibles, risquant de remettre en cause «l’oeuvre» de la CNCL. Celle-ci n’avait figé l’audiovisuel «que» pour dix ans. Qu’à cela ne tienne. Le 1er février 1994, Alain Carignon, ministre de la Communication (qui après son implication dans une affaire de corruption cédera ses fonctions à Nicolas Sarkozy) fait adopter une loi qui prévoit la reconduction automatique des autorisations d’émettre. Du grand art.
Les cinq années du gouvernement Jospin laisseront peu de traces. Non sans candeur, la loi du 1er août 2000 réduit la publicité sur le service public mais s’abstient de taxer le surcroît de recettes procurées aux chaînes privées. S’il faut mettre au crédit de la gauche la libéralisation de l’audiovisuel, son bilan apparaît bien maigre. Au pouvoir quinze années à ne pas savoir inverser les dérives commerciales ni la concentration, frileuse, elle en est arrivée, malgré elle, à accompagner ce mouvement.
Depuis 1986, la droite n’aura gouverné que douze ans. Son activisme audiovisuel lui aura permis d’imprimer durablement sa marque, en favorisant l’émergence d’empires audiovisuels amis. Les mécanismes vertueux (un régime d’autorisation censé favoriser le pluralisme, une autorité indépendante) ont été contournés pour protéger ces empires de la concurrence. De tout temps, la droite a su s’assurer la mainmise sur la radiotélévision. Faire nommer le patron de la télévision publique en Conseil des ministres est sans doute un retour à un monopole d’Etat sur l’audiovisuel. C’est tout sauf une surprise.

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